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Ces choses dont il est plus facile d’oublier qu’elles existent : la prostitution

D 30 novembre 2006     H 12:27     A François Rygaert (aka Suske)     C 2 messages


J’ai rendez-vous avec Jim. On va manger un bout ensemble. On fait ça de temps en temps. Je suis en train d’attacher mon vélo quand une BMW noire, une grosse et brillante, s’arrête au coin de la rue. Une jeune femme en sort. Mon vélo en sécurité, je me dirige vers le snack. La jeune femme m’aborde. "Bonjour, je fais la pipe pour 50, sans préservatif."

Son sourire est propre, son haleine fraîche quoiqu’un peu enfumée. Son sourire enjoué, professionnel, s’élargit et découvre des dents ravagées : caries apparentes, taches brunâtres. Sa lèvre inférieure semble avoir été blessée récemment. Quand ? Hier, avant-hier ? Les blessures à la bouche, cela guérit parfois si vite...

En une fraction de seconde, le monde brutal et inhumain se met à défiler comme un film. Que représentent les soins dentaires dont cette personne aurait besoin par rapport au prix d’une BMW ? Comment est-il possible qu’un salaud tire des bénéfices de la fragilité même ? Plus tard, quand je serai installé à la fenêtre habituelle, dans la salle du snack, je réaliserai encore qu’elle est littéralement décharnée. Cette jeune femme doit bien mesurer 170cm et ne doit guère dépasser les 40 kilos. Le film continue à se dérouler.

Nous sommes au bord du quartier dit "de la rue des Artistes", où la prostitution en rue s’est installée depuis quelques années, à proximité de ce quartier Nord déshumanisé dont les tours de bureau accueillent suffisamment de mâles humains pour que la clientèle soit nombreuse et proche. Ma tête chavire. Tous les jours, je travaille là, tout près. A quelques centaines de mètres. Jamais je ne n’ai eu ce genre de "contact" mais je réalise que parmi les milliers d’appointés du quartier, il s’en trouve qui doivent utiliser "les services" de cette femme et je ressens une gêne qui porte un nom plus précis, plus dur. C’est de la honte. Le film s’accélère.

Ce sont à présent les clichés, préjugés, repères douteux et jugements qui défilent : "le plus vieux métier du monde", "les putains les vraies sont celles qu’on paye pas avant mais après [1]", "cette maigreur, elle doit être junkie, héroïnomane probablement", "50 balles, c’est dingue, comment on peut payer ça pour ça...", "merde, pourquoi elle vient me faire chier celle-là"... En un éclair, une image de bestialité pornographique me traverse l’esprit, c’est une scène de prostitution, je réalise brusquement quil y a une vraie vie et des vraies personnes derrière toutes les discussions, les rencontres et les débats auxquels j’ai participé sur cette problèmatique. Je le savais, bien sûr, mais là, à cet instant, je le réalise. Je me sens emporté. Le film va désormais à toute vitesse...

Adolescent, en rentrant de l’école, le bus passait devant des bars à filles, chaussée de Mons. Il y en avait trois. Je ressens encore ce désir de regarder, discrètement, sur ma droite deux fois, sur ma gauche entre ces deux instants volés. Il me revient la sensation de gêne mêlée d’attirance que j’éprouvais alors. Plus tard, même situation, plus mûr peut-être, je m’amusais à observer les autres voyageurs. Ces dames solitaires qui prenaient parfois des posture d’oie outrée parce ce qu’elles avaient vu je ne sais quel mouvement que leur pudibonderie avait jugé déplacé. Les hommes qui se comportaient... comme je l’aurais fait si je n’avais préféré observer mes compagnons de voyage, probablement. Ce regard qui passe à droite de la feuille de journal savamment ouverte, cette tête qui bouge imperceptiblement pour ouvrir l’angle de vision du voyeur, ce groupe de gars plutôt jeunes qui s’esclaffent et commentent le spectacle qu’ils font de ces bars qui ryhtment nos trajets quotidiens... Le souvenir se mue en fiction... Le bus est démesurément long, chargé de centaines de voyageurs et toutes ensemble, les têtes se tournent, un coup à droite, brièvement à gauche puis à droite encore. Sur l’écran de mon film, les souvenirs arrivent...

Saint-Josse, fin des années 90. Quelle position politique prendre face à la multiplication des "carrés" dans le quartier de la rue des Plantes ? Rencontre avec des travailleuses du "Nid" puis d’"Espace P". Rencontres avec des riverains. Cette certitude qu’on est face à l’indicible, l’insupportable. Face à des vies de femmes détruites, esclavagisées. Prohibition, normalisation, assurances sociales, hygiène, santé publique, files de voitures de voyeurs circulant à 3 km/h, voisins incommodés,... Pas de solution simple... Que peut-on dire ou faire quand on a qu’un peu de générosité et de réflexion à opposer à la misère de la solitude, à la violence de l’exploitation, à l’addiction de la consommation "de l’interdit", aux mafias du sexe... Le film va trop vite, je vais chanceler. Mais une voix de jeune femme me tire de ce mauvais pas, de cette chute vertigineuse qui débutait. Cette voix est une main qui m’agrippe et me permet de remonter sur les rives du présent. Il y a du soleil. Il fait étonnament bon pour une fin novembre.

"Tu viens ?"

Je souris faiblement, tout cela n’a duré qu’une seconde, deux peut-être, je la regarde et comprends qu’elle se demande ce que j’ai. Son regard interrogateur, ne me paraît plus attendre un improbable oui. Elle me scrute. A la limite, il y a de l’empathie dans son expression interrogatrice.

Au moment même où je lui disais "Non merci", j’ai su que c’était à l’esclavage de la prostitution que je disais non. Elle est intolérable.


Voir en ligne : Prostitution : tout ce que vous n’avez jamais voulu savoir et qui existe quand même ! (sur Sysiphe.org)


[1Je n’y ai rien compris mais je vous jure que ce vers de Jacques Brel est passé par là, à ce moment-là

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